Vers un avenir perdu
Un article de Science Officielle.
Pierre Barbet
Gallimard, Le Rayon Fantastique n° 98 (1962)
| "Quant au prétendu danger qu’il y aurait à explorer le futur, j’affirme que cette phase du temps est malléable, et que toute découverte empruntée là y est remplacée par une autre, comme repousse la queue du drazel quand on l’a sectionnée." |
En exergue de son brillant opus, Pierre Barbet a judicieusement choisi une citation tirée de L'évangile selon Paolo Coehlo et ponctuée suivant les règles de La grammaire de Barbet.
| Si tu ne cherches pas, tu ne trouveras pas, parmi les formes trompeuses, la vérité unique. |
L’introduction du récit appartient à un genre qui semble en voie de disparition dans la littérature actuelle, celui du Manuscrit Trouvé Dans Une Poubelle. Il s’agit en l’occurrence d’une étrange perle couleur d’émeraude, délicatement enchâssée sur un cube de cristal transparent qui raconte de sa voix menue et un peu nasillarde l’aventure des vaillants arcturiens avant de se réduire en un amas pulvérulent, volatilisé aux premiers rayons du soleil. Une mise en condition que ni Jorge Luis Borges ni Umberto Eco n’auraient pas reniée.
La suite de l’œuvre consiste également en une succession d’artifices touchants. La toile de fond sociologique et scientifique de l’univers est en général révélée au lecteur par le biais de dialogues, voire de monologues, subtilement émaillés de Comme chacun le sait bien…, Vous savez comme moi, que…, Bien entendu nous suivrons la procédure habituelle, c’est-à-dire….
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"Pour résumer la situation telle que vous venez de nous l’exposer, mon cher Talra, il semble donc certain que l’observation des galaxies situées à l’extrême limite de notre monde hypersphérique ne montre plus le classique décalage vers le rouge des raies spectrales." "Il ne s’agit là, vous le savez, que d’une apparence due à la relative lenteur que met la lumière à nous parvenir de régions aussi lointaines." "Le principe de Wurdz nous a donné la possibilité d’envoyer dans l’avenir des nacelles temporelles, ce qui nous a permis d’acquérir à peu de frais une connaissance anticipée des évènements et des découvertes scientifiques à travers les âges. L’évolution de la race humaine en a été considérablement accélérée. Ainsi, depuis l’an 56004, nous avons établi solidement les bases de notre actuelle civilisation." – […] un autre conseil, quitte à paraître radoteur : faites régler soigneusement vos horloges atomiques ; C’est d’elles que dépend toute la précision des calculs qu’effectueront les cerveaux électroniques, lorsqu’il leur faudra déterminer l’emplacement exact de votre étape galactique. Vous savez que, du fait de son déplacement rapide dans l’univers hypersphérique, votre astrotemps a une très faible chance d’atteindre son but, car votre objectif n’occupe pas la place que les photons qu’il émet vous indiquent. […] Bien entendu, toutes ces recommandations sont à coup sûr superflues, car votre expérience en matière de voyages est bien connue. "Reste à inspecter l’armement, songea Sprigel. Les missiles classiques, les désintégrateurs atomiques de portée parsec, ainsi que les faisceaux répulseurs de neutrino-gravitons. Ce sont surtout ces derniers qui nous protègeront des Sterrs : en enfermant l’appareil dans un écran protecteur, ils empêchent les particules dangereuses de nous atteindre. Notre stock de gaz abiotique ne sert qu’en cas d’infiltration à bord." Sprigel, suivant les coursives annulaires de la troisième coque, continuait à soliloquer. Il se dirigeait vers les salles de 2R (relaxation-régénération) où sévissait Ténib, le médecin du bord, qui régnait en outre sur l’infirmerie, la pharmacie et les salles de psychothérapie. "Il y a bien longtemps que je n’ai pas rencontré ce vieux Ténib, pensait-il et, pourtant, ce n’est pas toujours que l’on a un tel toubib à bord. C’est en raison de l’importance de notre mission qu’on me l’a octroyé. Habituellement, il reste à terre et pantoufle en dirigeant l’Institut supérieur de médecine de l’espace (I.S.M.E). Ses connaissances sont très étendues : je crois qu’on peut lui faire aveuglément confiance. Bien sûr, comme tout le monde, il a ses petites marottes. Ainsi, je me souviens avoir entendu Brat, mon ancien toubib, en raconter une bien bonne à son sujet. C’était à propos des appareils qu’il avait inventés pour ramener à la vie les astronautes dont le scaphandre avait mal fonctionné, ce qui avait entraîné une perte de connaissance par anoxémie. En plein cours hypnopédique télédiffusé, il s’écriait : "Que feriez-vous, messieurs, si vous voyiez le vieux Ténib s’évanouir après quelques instants passés dans le vide ? Vous diriez qu’il est mort ! Eh bien, non, messieurs ! Placez-moi plutôt dans un de mes appareils régénérateurs, et cinq minutes après, je me lèverai pour vous en remercier !" Mais, constatait Sprigel, il faut reconnaître qu’il a aussi de bons côtés. N’est-ce pas lui, en effet, qui a perfectionné les microscopiques appareils à aérosol qui remplacent l’alcool et le tabac des temps anciens, en offrant une gamme de plaisirs étonnamment grande, sans présenter aucun inconvénient d’accoutumance ou de toxicité ?" |
Sur un prétexte scientifico-sauvons l’univers dont je ne voudrais pas diminuer la saveur en le révélant, les héros se livrent à l’exploration de nombreuses planètes. L'une d'entre elles, abritant très exactement les mêmes espèces animales que la Terre de l’ère tertiaire, constitue une énigme singulière que l’auteur décide cependant de laisser inexpliquée, préférant nous offrir deux pages de l’encyclopédie des dinosaures.
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"Voyez, criait-elle en désignant un monstre au corps d’éléphant doté d’une énorme queue et d’un cou démesuré, c’est un iguanodon qui dévore tranquillement son petit déjeuner de feuilles de gingko. Vous savez, malgré son air de grande brute, il n’est pas méchant ! Strictement végétarien… Comme il est très gros et lourd, il ne quitte pas beaucoup les rives des lacs et cours d’eau, ne montrant souvent que sa tête minuscule au bout de son long cou. Des tonnes de végétaux sont nécessaires pour rassasier un tel appétit… Et là-bas, regardez…, cette espèce de tank, c’est un triceratops ! Une masse sans cervelle comparable aux rhinocéros de jadis. Quand il charge, il ne doit pas faire bon se trouver devant ses trois cornes frontales." |
Bien que traqués par les Tracks et stressés par les Sterss, nos explorateurs spatio-temporels mènent à bien la découverte de plusieurs formes de vie. Etres siliceux, êtres métalliques, plantes évoluées, monde sous-marin, insectes géants : l’auteur s'est imposé un effort de variété selon un systématisme très proche des exercices de coloriage de Bernard Werber.
Cette émouvante touche de puérilité nous incite à évoquer l'enfance de l'écrivain, afin de cerner les sources de son inspiration. En effet, quand il était petit, Pierre Barbet aimait bien visualiser des choses très positives comme les pages lingeries du catalogue La Redoute, ce qui n'a rien de très original, mais il aimait aussi dessiner les plans de sa future maison idéale au dos des factures EDF de ses parents, ce qui n'a rien de très original non plus. La maturité que confère l’âge ayant gonflé son utopie à l’échelle des cités et des univers, c'est à l'âge de 37 ans qu'il nous livre, avec un enthousiasme qui aurait certainement conquis bien des esprits dans les cénacles de réflexion sociale du XVIIIème siècle, le portrait d’une civilisation idyllique où les commandants de vaisseaux s’adonnent à la collection de films relief-couleur, une société dans laquelle la féminité des femmes est attestée par leurs prénoms qui se terminent en –a, une Confédération Galactique dont la pureté n’est plus ternie par aucune miction, une Commission Universelle des Langages ayant finalement rendu, leur, liberté aux virgules.
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Là vit un peuple heureux, grouillante fourmilière pleine de diversité dans le tohu-bohu de ses races bigarrées. Enviable civilisation, sur laquelle ne pèse plus aucun soucis d’ordre matériel : une heure de travail par jour donne droit en échange, pour chaque citoyen, à un équivalent en monnaie énergétique qui fait de lui un souverain vivant dans le confort le plus absolu. Le désir ? Dans sa cage dorée, l’hypnosédateur comble tous les sens, et, si vous le désirez, vous pouvez le synchroniser à distance avec votre épouse, même si elle est partie en voyage. Et ne craignez aucune monotonie ; il fera d’elle chaque jour une femme nouvelle. Il sauta de son appareil et fixa du regard l’orienteur sphérique qui tournait lentement au sommet de la salle, dardant de tous côtés ses chiffres lumineux. Après une légère concentration psychique, il se trouva à l’entrée du hall 66A, où tournoyaient légers dans les airs, au son d’une musique mélodieuse, des couples qui ne foulaient que des faisceaux lumineux sustentateurs. Merveilleuse découverte de la science, ces pilules avaient permis de supprimer les fonctions de désassimilation. En effet, les aliments étaient entièrement assimilés, d’où la suppression de l’intestin et de ses contingences. La cuve ionoéchangeuse suffisait dès lors à éliminer les déchets produits par l’organisme, par électrodialyse à travers les téguments. […] L’ordonnance du repas se déroulait normalement. Un certain faste y présidait : les plats, variés et de présentation soignée, étaient présentés au commandant avant d’être servis. Toutes les ressources du bord étaient utilisées pour leur donner un éclat spécial et les rendre particulièrement attrayants. Les uns, phosphorescents, brillaient de lueurs magiques. Les autres comportaient des systèmes hydrauliques, avec toute une combinaison de canalisations produisant des fontaines lumineuses agrémentées de personnages animés. D’autres encore, translucides, montraient par transparence des animaux miniatures présentant tous les signes de la vie. Tous, bien entendu, se déplaçaient seuls, silencieusement dirigés par des majordomes placés aux angles de la salle. Chaque convive se servait au passage en déplaçant une réglette graduée qui découpait automatiquement la part désirée. Des boissons variées, somptueusement présentées dans des flacons cristallins aux couleurs chatoyantes, se déplaçaient, tentateurs, parmi les convives auxquels ils servaient à boire sur simple demande de leur part. |
Pour conclure vite fait, on peut avancer que Pierre Barbet aurait bien voulu être le commandant Sprigel afin de déclencher avec habilité des dispositifs de surpuissance et des acclamations approbatives.
Vers un avenir perdu est intégralement constitué de citations, tel ce mythique cookie aux pépites dont parlent les anciennes légendes et qui ne serait qu'une infinie plaque de chocolat.
