Un astronef nommé Péril

Un article de Science Officielle.

Maurice Limat
Fleuve Noir (1971)

L’espace leur était familier, et ils s’y ébattaient à l’aise. Mais jamais, bien sûr, ils n’avaient navigué avec ce qui était plus redoutable que dix volcans.

La soute était isolée, avec une rigueur inconnue à ce jour.


Le caractère le plus frappant de ce roman réside dans la volonté moralisante de l'auteur. Chaque personnage, conçu comme un exemple auquel se conformer ou s'opposer, possède une dimension archétypale et symbolique propre à faire pleurer de joie un professeur de français. Les tares et qualités mises en avant sont subordonnées au sexe de l'individu. En ce qui concerne les personnages féminins, le clivage majeur est tracé entre l’incomparable Corinne, marraine d’astronef, femme de policier, cœur incommensurable et la troublante Nadia dont les jolis doigts [sont] plus faits pour les caresses voluptueuses que pour les soins médicaux.

La première, discrète et agissante, se pose comme un soutien précieux pour les hommes de son entourage, toujours prête à leur offrir le réconfort de l’humour ainsi que de multiples occasion d'exhiber leur virilité en rassurant ses inquiétudes de faible créature. Nadia Kinson, au contraire, idole sensuelle et hystérique attisant la révolte au sein du vaisseau, incarne une femelle incontrôlable qui instille la faiblesse au cœur de l’homme – de l’Homme, pardon.

Lentement, son mâle et beau visage reflétant le tourment intérieur, le chevalier de la Terre poursuivit :

– Olf Reed a vu les étincelles, a ressenti les démangeaisons. Mais, pour lui, ce fut plus que tous les autres. Pourquoi a-t-il été choisi ? Peut-être parce qu’il était un homme amoureux, donc vulnérable…

Le personnage de Wanda, jeune femme dotée d’un corps svelte, mais sans mollesse, correspondant vraisemblablement à son caractère, sert également de contraste à celui de Nadia en illustrant la sexualité saine, pure et, allons-y à fond, presque chaste, puisqu’elle est sanctifiée par la Procréation.
Mais là, dans ce décor de pierres richissimes, sous cette lumière sans égale, elle prenait les allures de quelque idole de joie païenne, demeurant cependant délicate et non provoquante, presque chaste – malgré les gestes audacieux de Myrno qui enlaçait passionnément les jambes de celle qui était, inéluctablement pour lui, la femme unique dans le cosmos.

Nus, sanglants, tremblants, mais encore éperdus d’amour, se cramponnant malgré tout l’un à l’autre, férus de l’idée que s’il fallait périr du moins ne voulaient-ils pas se quitter, les amants de la planète incroyable se jetaient sur la vaste poitrine du chevalier Coqdor.
– Chevalier ! … Au secours !…
– Chevalier !… Nous étions si heureux !… Nous avons retrouvé la vie !…
– Nous voulons vivre !…
Il les attira contre lui, d’instinct, cherchant lui aussi à les protéger, à sauver ce couple ardent, régénéré, cette vie, cette vie qui, peut-être, palpitait déjà mystérieusement dans le sein de Wanda fécondée.

La rencontre de Wanda et Myrno, légèrement pressentie par le lecteur dès l’introduction du récit, se réalise sous des auspices médicaux lorsque la jeune femme contribue à faire revivre son futur amant grâce à la synchronicité de leurs rythmes cardiaques. On remarque au passage que Wanda, probablement troublée par la situation, se mêle un peu les pinceaux entre les sentiments liés aux relations amoureuses et ceux qui ont trait à la maternité. Il s’agit d’une méprise passagère qui n’aura pas d’effet sur l’harmonie du jeune couple, n’en doutons pas.
Pour la réanimation, on avait fini par découvrir qu’il était nécessaire de réaliser un branchement avec un organisme humain parallèle. Un éminent praticien avait même dit : on peut ressusciter un mort si on trouve dans l’heure qui suit son jumeau vrai, ou son frère siamois.

Ils s’aimaient et Wanda – Coqdor le savait depuis qu’elle avait participé physiologiquement au salut de Myrno, mort et ressuscité – lui avait dit :
– Je t’aime comme a pu t’aimer celle qui t’a enfanté… Depuis que tu étais mort et que je t’ai bercé avec le sang de mon cœur.
Et lui, extasié, n’était plus qu’une pensée en cette femme en qui il avait trouvé la joie de vivre.

La quatrième figure féminine du roman, Joan, ne présente qu’une importance mineure. Engagée comme ménagère sur le vaisseau spatial, sa relation avec Pontec, un cosmatelot à l’imposante carrure, sert de contrepoint prolétaire à l’union de Wanda Roll, la documentaliste-étudiante en droit, et Myrno Kobb, le professeur de zoo-cosmogonie (on notera la subtile assonance en "o"). Néanmoins, le message est bien passé et nous espérons que les jeunes lecteurs d’Un vaisseau nommé Péril, capables de saisir les conclusions qui s’imposent, sauront rester à la place qui leur est dictée par les convenances et les catégories socio-professionnelles.

Les protagonistes masculins, plus nombreux, sont dominés par la figure de Bruno Coqdor, le psychologue aux yeux verts. Martinbras, commandant bourru, intervient assez peu et c’est principalement Robin Muscat, commissaire chargé de la surveillance et de la sécurité à bord du vaisseau, qui sert de sbire au chevalier-médium auréolé de toutes les vertus. Leurs discussions sont émaillées de "plaisantes joutes verbales" au cours desquelles sont échangées des invectives telles que vieux démon aux yeux verts, flic galactique, ou bien satané sorcier de tous les diables du cosmos.
– […] Vous avez du flair, oui ? Sinon, vous ne seriez pas commissaire de police. Aussi, vous devez déjà bien avoir votre petite idée sur la psychologie d’un équipage aussi rarissime…

– Moi, ronchonna Muscat, j’ai vu les casiers judiciaires. Avec ça… Mais il est vrai que notre chevalier croit à la rédemption, au rachat, à je ne sais quoi encore…
[...]
– Cet homme-là va s’ennuyer, murmura Coqdor. C’est un rêveur… Dangereux !
– Dans votre genre…, espèce exécrable, lança le commissaire, auquel le chevalier promit une rencontre de boxe qui le laisserait K.O.
– Vous êtes insupportables, tous les deux, cria Corinne.


Si Robin Muscat n’est que le faire-valoir du chevalier Coqdor, ce n’est pas à cause d’une défaillance de sa part. Consciencieux dans son travail et irréprochable dans son comportement privé, il ne s’expose à aucun reproche et le chevalier ne s’impose que par des dons particuliers que l’on ne saurait attendre du commun des cosmohominiens. Ses qualités mondaines lui permettant de soutenir une conversation divertissante ne l'empêchent pas d'irradier de la pureté et de l’indulgence des saints qui savent pardonner aux humains de n’être pas aussi parfaits qu’eux-même.
On observait aussi Wang Pietro, criminel notoire, mais criminel soucieux de rachat.

Le chevalier voulait lui faire confiance, toujours enclin à aider les coupables en voie de rédemption, mais Muscat, en bon vieux policier qu’il était, n’aimait guère les repris de justice et Wang Pietro devait s’en rendre parfaitement compte.


– Eh bien ! dit le bandit en haussant les épaules, si je meurs, vous le verrez bien… Et si je vis, vous pourrez faire comme moi. De toute façon, pour une fois dans ma vie, j’aurais été utile à quelque chose.
La main virile et pure du chevalier Coqdor toucha celle du meutrier.


– Vous hésitez, chevalier. Oh ! je ne vous ferai pas l’injure de croire que vous avez peur. En fait, vous pensez à toutes ces âmes dont vous avez la charge… Vous vous demandez si vous avez bien le droit de les jeter à l’abîme…, pour les faire revivre…, alors que vous n’en n’avez aucunement l’assurance.
Coqdor eut un pâle sourire.
– Seriez-vous télépathe, vous aussi, Wang ?
L’ex-forçat secoua la tête.
– Non, certes. Mais je connais l’humanité. Elle me dégoûtait et c’est pour cela que je me suis engagé sur la pente du crime. Sans grand remord, je dois le dire…, je méprisais tellement les humanoïdes, de quelque planète qu’ils fussent… Je n’avais pas rencontré des gens comme vous, voilà tout !
– À quoi voulez-vous en venir, Wang ?
– Rien qu’à ceci, chevalier…
Quittant brusquement Coqdor, Wang Pietro venait de se précipiter dans le gouffre.

Ces vertus qui permettent au héros de surpasser l'idéal qu'est l'homme de devoir sont mises en relief par une étincelle singulière donnant à sa personnalité tout l'éclat qu'on attend d'un chevalier-médium : le génie de l'enthousiame et de l'éloquence.
On entendit une voix désabusée, celle du cosmatelot Wilhelm :

– Une planète de mort… Où nous allons tous finir… Avoir parcouru la moitié de la galaxie pour finir dans ce satané tombeau…
Coqdor réagit soudain, bondit sur un roc élevé et Râx, comme toujours, vint près de lui en deux coups d’ailes.
– Non !… Non !… Ne vous laissez pas abattre… Ecoutez-moi tous !… Et raisonnez un peu… La vie, la vie est partout.
Il semblait lui-même une statue de vie, dressé dans sa combinaison souple, tête nue, ses cheveux blonds coupés court auréolant son énergique faciès où brillaient ses yeux verts.
– La vie, répéta-t-il. De quel droit peut-on penser qu’elle n’est pas ici ? Le cosmos tout entier est vivant… Et nous, nous, les hommes que croyez-vous que nous soyons ? Autant que l’animal, autant que l’arbre ou la fleur, nous sommes de même nature que ces rocs, que ces pierres, que ces gemmes… De l’atome à l’ensemble des galaxies, tout est mouvement, tout est action, tout est manifestation du verbe…
[…] Quelques-uns, cependant, relevaient un peu la tête et, parmi eux, les couples, particulièrement.
[…] Corinne le regardait, pâle et souriante, appuyée au bras de Muscat.
– Cher Bruno, je vous admire… Mais vous êtes un vrai païen…
Coqdor sourit et rétorqua :
– Ne savez-vous pas, chère Corinne, que c’est encore avec les païens qu’on a toujours fait les meilleurs chrétiens ?
Malgré les circonstances, Corinne et son mari ne purent s’interdire de rire.


La lecture d'Un vaisseau nommé Péril est donc un exercice formateur, particulièrement destiné à un public jeune en quête de repères. En effet, Maurice Limat nous offre ici un récit complet, presque un guide de vie dont les cimes les plus élevées atteindraient la stratosphère philosophique, tandis que ses racines reposeraient sur l'appui solide des contingences alimentaires.

Bien que les faits scientifiques qui nous sont exposés soient un peu fantaisistes, dans le domaine de la radioactivité comme dans celui de la médecine, cette œuvre n'en demeure pas moins un formidable roman d'anticipation puisque l'illustrateur est parvenu à imiter le style d'Éric Puech avec deux décennies d'avance.











Un seul sentiment les animait tous, ainsi que les femmes : la curiosité.

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