Tout commencera...hier

Un article de Science Officielle.

François Richard-Bessière
Fleuve Noir Anticipation n° 359 (1968)

"Quelque chose a été changé dans le cours de l’Histoire, j’en suis sûr. Par les galaxies tout entières, il faut en avoir le cœur net."


Avec une habilité consommée qu’apprécieront les amateurs chevronnés, François Richard-Bessière pose dès le premier chapitre les personnages de type Club des cinq qui animeront le récit. Ils se limitent au commandant Dan Seymour, héros de facture classique incarnant le mâle alpha de la meute, et au second pilote Jeff O’Connor, un benêt costaud qui sera le principal artifice comique de l’histoire.

– Voyons, Henri III était le fils d’Henri II.
– Ah ! Et Henri II
– Le fils de François Ier.
– En revanche, celui-là, je le connais.
– Ah ! tout de même !
– Ben quoi, c’était le fils de François Zéro !
Dans la salle de pilotage, il y eut un éclat de rire général […].


– Ce n’est pas ma faute, commandant. La machine pédagogique qui a assuré mes études n’était qu’une vieille ferraille d’occasion. Mon père a bien essayé de la traficoter un peu, mais tout ce qu’il est arrivé à faire, le cher homme, c’est de la détraquer encore davantage. À tel point que, le jour de l’examen, j’ai juré mes grands dieux que c’était Louis XIV qui avait été battu à Waterloo.
– J’espère que depuis tu as rectifié ton erreur.
Le second pilote haussa ses lourdes épaules.
– Bien sûr, commandant, tout le monde sait qui c’est.
Pour en avoir le cœur net, Seymour insista :
– Ben entendu, et c’est qui ?
– Charlemagne, voyons !
Un nouvel éclat de rire ponctua la réponse de O’Connor […].


– Et en supposant qu’on s’en tire, qu’est-ce qu’on devient ?
– On sera cloués sur une croix et on y mettra le feu pour que nous servions de torchères.
– Et bien ! avec moi, ça va drôlement sentir le caramel.
– Pourquoi ?
O’Connor eut un grognement et leva les yeux au ciel.
– J’ai du diabète.


Les trois sous-fifres qui composent le reste de l’équipage sont des maillots rouges préposés à la radio, ou bien soudeurs-fraiseurs de génie dont la compétence permet de réparer les trucs super vite avant que le récit ne stagne trop, parce que c’est pas tout ça mais il faut faire marcher un engin spatio-temporel issu d’une civilisation dont le but est la destruction de l’humanité.

Ted Mason, le chef mécanicien, avait pris la direction des opérations et il ne manqua pas d’indiquer ce qu’il considérait comme le "point faible" de la machinerie. Le défaut provenait d’une pompe à injection quantique influencée par l’effet de Coriolis.


Il reporta son regard vers le "tempomètre", mais, de ce côté-là, les graduations défilaient à un rythme beaucoup plus rapide. Les flèches-témoins accusaient déjà l’an 2000. Seymour pensa à cette terrible année, au grand soulèvement asiatique qui avait ensanglanté la planète à cette date-là et qui avait causé la mort de près d’un milliard d’êtres humains. Le temps continuait à défiler à rebours. C’était 1982, avec la conquête de la planète Mars par les premiers pionniers de l’espace… 1971, celle de la Lune… 1957, le lancement du premier spoutnik…


Georges Spencer avait essayé d’expliquer le phénomène en se référant aux vieux principes de la relativité. Si l’univers devait être considéré comme une bulle de savon, dont la surface est composée de matière et de rayonnement, tandis que l’intérieur n’est qu’une combinaison intime de temps pur et d’espace vide, pour lui les raies étroites que l’on apercevait étaient celles du rayonnement. Les plus larges, au contraire, représentaient la matière, celle-ci ayant tendance à se grouper en masses compactes selon les lois de la gravitation.
Tout cela, en effet, prenait l’aspect d’une sorte de tapisserie engendrée par la matière à la surface de la bulle. […]
De ce côté-là, la matière ne conservait qu’une valeur théorique et Spencer imaginait un oscillateur de motilité circulaire d’un type nouveau, produisant un quantum d’action synthétique autour de l’appareil.


Ces vaillants temponautes originaires du XXIIIème siècle voyagent en compagnie d’Yvain le Pieux, courtois chevalier contemporain du roi Arthur, dont la maîtrise de la téléportation par l’esprit offrira un dénouement facile à plusieurs péripéties. On aperçoit sur cette gravure les pieds d'Yvain en cours de dématérialisation, un procédé auquel on ne pense pas assez souvent lorsqu'on désire s'échapper d'une prison.








La première étape du voyage temporel les amènera dans la Rome de Néron où le choc des cultures, gracieusement suggéré à chaque page par divers indices linguistiques, conduira nos héros jusqu’aux jeux du cirque.

La grosse voix de O’Connor explosa en écho :
"Par les anneaux de Saturne, qui va me dire qui est cet olibrius et comment il est entré ici ?"


"Je vous salue, messieurs, mais, au nom du Saint Graal, pourquoi autant de méfiance à mon égard ?"


"Par Sirius, grinça O’Connor, j’ai vu des tas de choses au cours de ma vie de bourlingueur, mais jamais un truc comme ça."


"Par les sortilèges de Mars, s’écria Spencer hors de lui, c’est à croire qu’ils prévoient notre tir […]".


"Par les galaxies entières, jura Seymour, l’avarie a dû fausser les secteurs spatiaux."


– Des centurions ! s’écria Seymour qui n’en croyait pas ses yeux.
C’était effectivement une légion romaine qui arrivait sur eux à bride abattue, et un filet glacé lui parcourut l’échine lorsqu’il comprit que toute fuite était impossible. […]
Celui qui paraissait être le chef sauta de sa monture et s’avança, l’œil mauvais, la bouche amère. C’était un gigantesque guerrier aux muscles puissants, une véritable forteresse humaine. "Par le dieu Mars, dit-il, voilà nos malandrins, nous les tenons."


Par bonheur, à la fin, la science arrange tout.

[…] Mais cet exposé était loin de convaincre Zhagroft et ce dernier, après de rapides calculs, trouva les véritables applications de cette extraordinaire découverte.
– Ahurissant, confia-t-il à Seymour. Cet homme-là n’a pas compris que le Soleil se déplace dans le cosmos et que la Terre le suit dans sa course. Le trajet, en termes astronomiques, s’effectue du Ponex à l’Apex. Et c’est le long de la ligne Ponex-Apex que le temps s’écoule, exactement comme le vent nous fouette le visage alors que nous sommes nous-même sur place, immobiles. Le procédé d’Angus ne crée pas le mouvement perpétuel, mais une oblique à 45 degrés sur le plan de l’écliptique en direction de l’Apex. Autrement dit, une deuxième harmonique dans le champ vibratoire principal. Ce qui explique notre décalage dans le temps et dans l’espace, à partir de l’an 1000.
Seymour, sans retenue, prit Zhagroft par les épaules.
– Bonté divine, j’espère que vous avez compris ce qu’il vous reste à faire ?
– Créer une troisième harmonique, n’est-ce pas ?
– Oui, une troisième harmonique à partir de l’an 2250 de votre époque. […] Vous êtes sauvés, Zhagroft, vous êtes sauvés…
– Mon Dieu, est-ce possible ?
– Oh ! Père…, père…, s’écria Martha.


Pour conclure sur une note plus personnelle, le commandant Seymour part en vacances avec la fille du savant, pas du tout parce qu'elle ne serait qu'une petite pute de l'espace-temps, mais parce qu'elle n'a jamais rencontré d'homme plus classieux de toute sa vie.

Seymour fit claquer ses doigts.

– Par l’Univers tout entier, explosa-t-il, je crois que j’ai trouvé.





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