Les maîtres de la matière

Un article de Science Officielle.

Max-André Rayjean
Fleuve Noir Anticipation n° 896 (1979)



Le nouveau « Cos-200 » flambait neuf.

L’incipit laisse espérer toutes les audaces et incite à consulter directement les dernières lignes afin de vérifier si les héros l’échappent belle à la fin. Une lecture plus approfondie révèle cependant que le véritable intérêt des Maîtres de la matière réside moins dans le style que dans l’aspect pédagogique de l’œuvre.


Deux hypothèses sur la nature des trous noirs

En 1979, la notion de trou noir a largement atteint le grand public, bien que la signification physique du phénomène ne soit pas toujours bien comprise. C’est alors que le travail de vulgarisation mené par Fleuve Noir peut bénéficier du meilleur impact. En p. 87, Max-André Rayjean nous livre une description de ces objets vaguement compatible avec la vision académique, bien qu’empreinte de licence artistique :

– […] Avez-vous entendu parler des fameux "trous noirs" ?

– Oui, balbutia Mox, suffoqué par l’audace des Kroons. Ces fragments d’astres morts ont épuisé leur combustible et sont devenus d’une taille extrêmement réduite. La matière dont ils sont composés est si compacte et leur gravité si forte que même les rayons lumineux ne peuvent les traverser, d’où leur nom de "trous noirs".
– Et bien, conclut la fille de Jurfaü, il s’agit d’ "univers de rechange". Il a fallu des milliers d’années avant que notre science parvienne à la maîtrise totale de la matière.

En revanche, l’interprétation astrophysique proposée en p. 103, beaucoup plus hardie, représente un défi au conformisme scientifique :

– Ici, dans ce système solaire existe l’un de ces fameux "trous noirs". Il s’agit des débris d’une planète fragmentée par un cataclysme cosmique, il y a des milliers d’années.

Alors, corps célestes de forte densité ou débris planétaires éparpillés dans l’espace? N’en déplaise à messieurs Michell, Laplace, Einstein, Schwarzschild, Chandrasekhar, Oppenheimer, Volkoff, Kerr, Penrose, Hawking, Wheeler, Bardeen, Bekenstein, Press, Teukolsky, Ori et consorts, la question reste posée.


Les mystérieuses propriétés de l’anti-matière

Alors là, c’est vraiment très intéressant. En effet l’auteur pose le principe que ce ne sont pas les particules de matière et d’antimatière qui réagissent entre elles mais les objets qu’elles composent, une assertion d’autant plus courageuse qu’elle s’oppose à tous les travaux jamais réalisés sur le sujet à l’exception d’un seul: Les anti-hommes, chez Fleuve Noir, par Max-André Rayjean (1967). Ainsi, un humain de matière pourrait se promener sans danger sur un vaisseau d’antimatière du moment qu’il ne lui prendrait pas la fantaisie de serrer la main de son double.

Il s’avança lentement vers son double penché sur sa table de travail et il esquissa un recul au moment où il allongeait la main vers son frère jumeau. Il eut peur que tout s’écroule, que tout disparaisse au moindre contact.
– Attention ! cria Ten. C’est peut-être de l’antimatière. Jé hocha la tête. Si c’était de l’antimatière, le Cos-200 N°2 le serait (sic) aussi et alors il deviendrait un réel danger pour le vaisseau N°1. Au moindre contact, les deux masses se désintégreraient, car toutes les deux possédaient exactement le même volume et la même structure atomique.


– […] Il faudrait que vous compreniez une chose : la moitié d’entre nous est composée d’antimatière !
Gia-2 se révolta :
– Si cela était, il y a belle lurette que nous serions réduits en poussière. Vous voulez une preuve ?
Il s’approcha de son double, lui tendit la main et l’invita à un test :
– Serrons-nous les doigts. Si l’un d’entre nous est d’antimatière, nous nous détruirons mutuellement par simple contact.


Jé prouva qu’il avait acquis certaines connaissances scientifiques, notamment pendant ses stages de perfectionnement. Il n’eut pas peur d’être ridicule :
– On m’a toujours appris qu’une masse identique de matière et d’une (sic) d’antimatière s’annihilaient quand elles se rencontraient. Ainsi, si j’avais serré la main de mon double, nous nous serions détruits mutuellement.
[…]
– Nomki a trouvé le moyen d’empêcher cette dissociation. Son antimatière est entourée d’un champ de force, véritable gangue protectrice. Pôles négatifs et positifs ne peuvent donc communiquer leurs fluides. L’effet de contact est nul.


Les électrons : ils ne sont pas lésés mais on a eu chaud quand même

– Des dégâts, Zed ?

– Aucun, diagnostiqua la Machine après vérification. Tous mes circuits sont intacts.
[…]
– Tu as analysé la radiation ?
– Oui, au moment où j’étais connecté avec Nadie Gem. J’avoue que je n’ai jamais étudié un tel rayonnement. Il concentre une très forte énergie capable d’exciter les vibrations et les molécules de matière. Ce n’est qu’une hypothèse. En réalité, j’ignore son potentiel et ses effets.
Jé se gratta le menton, ennuyé. Il n’aimait pas les énigmes scientifiques que Zed ne savait pas résoudre, car cela démontrait l’incompétence des hommes dans certains domaines.
– Tu as cherché du côté des électrons ?
– Oui, répondit l’ordinateur. Ils ne semblent pas lésés. Mais seul un examen ultérieur et plus approfondi pourra le confirmer.
– En somme, résuma Mox, optimiste, on a simplement eu chaud !


Par contre les photons sont salement prisonniers

– Ils neutralisent le vaisseau ! glapit-il. Les photons ne sont pas libérés. Ils utilisent pour cela une force inconnue, un vaste champ électromagnétique, ou quelque chose dans ce genre.


Et une étoile agonise jusqu’au zéro absolu

Dans quatorze siècles le soleil… leil s’éteindra complètement… ment. La température sera au zéro…ro absolu…lu…lu…lu.


Pendant ce temps à Vera Cruz…

Cette œuvre, d’une richesse exceptionnelle par rapport aux canons de la littérature classique, mais finalement assez moyenne dans le cadre des Éditions Fleuve Noir, présente bien d’autres intérêts que j’espère fidèlement reflétés par les quelques citations sélectionnées. Un usage singulier des connecteurs logiques ainsi qu’un sens très personnel de la preuve scientifique caractérisent l’écriture de Max-André Rayjean. L’auteur a brillamment anticipé l’éventualité d’une adaptation cinématographique en parsemant son récit d’indications scéniques. Le réalisateur, probablement Mr Steven Spielberg ou Mr Stephen Chow, prendra soin de sélectionner des acteurs de qualité, rompus à toutes les techniques de hoquetage, de souffle coupé, de cris de rage, de regards angoissés et de voix brisée par l’horreur.

– […] Pourquoi, aussi, les autres t’auraient-ils lâché ?
– Mais… parce qu’ils ne m’ont jamais capturé !
L’argument ne convainquit pas Nadie.


L’une des deux Nadie Gem s’avança vers Mox-1 :
– Suis-je ta fiancée, Jé, ou bien un double ?
Le vrai commandant du Cos-200 hésita. La panique emplit ses yeux. Sept regards acérés étaient braqués sur lui et exigeaient la vérité.
–Ecoutez… balbutia-t-il. Je ne sais pas… je ne sais pas. Il faudrait que Molga nous départage. Elle seule en est capable.
Les sept Terriens se baissèrent et ramassèrent un caillou. Ils le jetèrent en direction de Mox-1 avec des cris de rage. Jé fut obligé de rentrer dans son abri individuel pour se protéger. Il perçut néanmoins les vociférations de ses camarades :
– Tu es un traître ! Tu nous as vendus à Molga !
– Oui. On ne peut plus te croire. Tu veux jouir d’un régime de faveur.
– Il n’y a pas d’antimatière !
Jé-2 se frappa la poitrine :
– C’est moi le véritable Mox !


Juste à ce moment-là, un bruit de produisit derrière eux. Ils se retournèrent brusquement. Alors ils ouvrirent la bouche comme un poisson qui sort de l’eau. Leurs yeux s’exorbitèrent. Ils ressentirent une étouffante atmosphère d’insécurité. La fantastique odyssée dans l’espace entrait dans une phase nouvelle, ahurissante.


Mais il se figea sur le seuil. Son sang paru se retirer des ses veines. Son teint pâlit, ses jambes tremblèrent et le souffle lui manqua.
Il poussa un véritable hurlement de terreur. Jamais il n’aurait cru qu’une chose semblable était possible !


Gia-1 mit ses mains sur ses oreilles comme s’il en avait assez entendu. Sa bouche se tordit en une abominable grimace :
– C’est fou, insensé, inutile ! Ce programme conduira à la destruction du cosmos entier !


Mox redressa son visage ravagé. D’une voix sombre, il objecta :
– Déduction hâtive, sans fondement. Il faudrait tous passer le test de l’antimatière.


– […] Votre idée est sans doute de contacter la civilisation qui vit ici ?
– Evidemment. C’est la vôtre aussi, puisque vous avez mon cerveau.
– Nuance, rectifia l’autre. Vous avez le mien. Je n’accepte pas d’être considéré comme un double. Je suis l’original, le vrai. C’est vous qui me copiez !


Pourtant, malgré cette victoire acquise grâce à un entraînement intensif sur Ter-8, Mox-1 se posa plusieurs questions et un pli soucieux barra son front.


– On ferait bien de se poser des questions, suggéra-t-elle.
– Par exemple ? riposta Gia, maintenant décontracté.
– Les conséquences. Elles peuvent être imprévisibles.


De même, j’ai remarqué qu’un double réagit comme l’original à condition qu’il soit plongé dans des circonstances parfaitement identiques. Une preuve : quand j’ai trouvé Molga à bord du Cos-200, mon jumeau n’a pas découvert une seconde Molga. Nous étions chacun dans une situation différente.


– Pouah ! cracha Ten avec une grimace. Ne me parle plus d’eux. J’espère qu’on ne les reverra jamais.Quand on est en leur présence, on a toujours l’impression de se trouver en face d’une glace. Or, j’ai horreur des glaces !


Vous êtes faits d’antimatière. Moi pas. La preuve. J’ai subi à nouveau l’influx de la radiation bleue et les Kroons, pour la seconde fois, m’ont dédoublé.


Ce n’était pas un incident technique. La preuve. Un robot réparateur déclara qu’il n’y avait aucune défectuosité dans les installations.


Jé ouvrit des yeux immenses comme s’il s’agissait d’une chose totalement impossible :
– La formation d’une nouvelle planète dans votre système solaire entraînera fatalement un chaos cosmique. Vous ne l’ignorez pas.


Devant le scope noir, il glapit :
– Il a coupé, nom d’un chien, qu’est-ce qu’il cherche exactement ?
Gia essaya en vain de renouer le contact.
– C’est cuit, conclut-il. Nous n’avons plus qu’à filer dare-dare vers Ter-8, via la quatrième dimension.
– Tu es fou ! observa Mox : Pense à nos doubles sur Ka. Ils risquent des représailles. Paz haussa les épaules.
– J’en ai ras-le-bol des jumeaux ! protesta-t-il. Je me fous d’eux comme de mes premières culottes.

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