La vie des fourmis

Un article de Science Officielle.

Maurice Maeterlinck
Editions Fasquelle (1952)
(© 1930)


Les fourmis sont généralement pacifiques. Elles évitent les violences inutiles. Mais la forme même de leur civilisation plus raffinée incite presque irrésitiblement les plus intelligentes d’entre elles à porter la guerre chez des races moins belliqueuses et plus accomodantes, dont l’association ou l’alliance leur est devenue à peu près indispensable. C’est en quoi elle se rapprochent étrangement des plus hautes civilisations humaines ; comme si la morale de cette terre, de la nature, de la Providence ou de l’esprit de l’Univers voulait, en attendant mieux, qu’il en soit ainsi.

Du reste, leur polymorphisme physique et moral est infiniment plus étendu, plus varié que celui des termites, des abeilles et des humains. Des fourmis les plus primitives, les Ponerines, qui descendent directement de la pré-fourmi inconnue des premiers âges géologiques et dont l’activité est encore individuelle, aux espèces les plus avancées, champignonnistes, esclavagistes, fourmis à outils ; des plus inoffensives, des plus pacifiques qui ne se défendent jamais, Formicoxenus et Myrmecina, jusqu’aux plus vaillantes Polyergus Rufescens, Dorylines, Ecitons, qui jamais ne fuient, on compte bien plus d’échelons, bien plus de transitions que de nos Polynésiens ou Fuégiens les plus abrutis, aux grandes nations blanches qui guident l’homme sur cette terre.


Le parasitisme, du reste, paraît être une des lois fondamentales de la nature, une de ses méthodes préférées ; et le professeur J. M. Clarke en trouve déjà des manifestations chez les animaux marins du Cambrien, c’est-à-dire à l’origine même de la vie. Cette constatation n’est pas faite pour nous donner une idée fort consolante de la noblesse de sentiments de notre mère universelle, mais elle est incontestable et a droit à notre attention.


Il est fort probable qu’à l’image de ce qui se passe chez nous, la découverte surgit un jour d’une découverte fortuite. Rôdant à l’aventure, en quête du miel quotidien, une fourmi passa à côté d’une tribu de pucerons agglomérés au bout d’un rameau tendre et vert. Une bonne odeur sucrée atteignit ses antennes, pendant que ses petites pattes s’engluaient agréablement dans une sorte de rosée délicieuse. L’aubaine était miraculeuse et paraissait inépuisable. Aussitôt elle emplit à se rompre le jabot collectif, l’estomac omnibus, l’outre de la cité, revint en hâte au nid, où, parmi les exaltations et les spasmes de la régurgitation rituelle, se propagea l’écho de la magnifique trouvaille qui promettait une ère intarissable d’abondance et de joie. Après un frémissant dialogue antennal, toutes, en longues files, se rendirent aux prodigieuses sources. Une époque nouvelle commençait ; elles ne se sentaient plus seules en un monde où rien ne leur venait en aide.
[...]
Plusieurs myrmécologues soutiennent que tout ceci n’est dû qu’au hasard, à d’heureuses coïncidences peu à peu transformées en routines. Une exploratrice en quête de butin rencontre un puceron ; indiscrète, farfouilleuse, attirée par une odeur sucrée, elle le tâte, le déguste, le trouve bon, surprend le mécanisme. Elle y revient, d’autres la suivent, l’imitent, l’usage se répand, s’établit qui devient habitude puis instinct. C’est parfaitement défendable puisque dans l’inconnu on peut hasarder tout. Mais quelle invention humaine résisterait à de telles interprétations ?

Avec La vie des fourmis, Maurice Maeterlinck nous livre un ouvrage riche en informations, bien qu'elles portent plus sur les préjugés de l'auteur et de son époque que sur les insectes. Avec une acuité intellectuelle évoquant ces filles sincères qui ont découvert dans une illumination que le but de leur vie était la procréation grâce au film La Marche de l'empereur, l'auteur semble considérer que l'étude de la nature doit nécessairement déboucher sur une mise en parallèle avec la morale bourgeoise. Cependant, lorsqu'il abandonne un instant les comparaisons naïves entre humains et fourmis, il livre à ses lecteurs des descriptions précises et intéressantes, issues de la littérature scientifique aussi bien que de ses propres observations. Maeterlinck aborde la myrmécologie en amateur éclairé ayant assimilé les connaissances disponibles et garde une modestie bienvenue en face d'un domaine complexe, n'hésitant pas à admettre l'ignorance dans laquelle se trouvent les chercheurs quant à certaines énigmes et même à proposer des expériences qui pourraient contribuer à les résoudre. Enfin, un lyrisme généralement dépourvu de lourdeur insuffle un charme vieillot à cet ouvrage qui fut un succès de son temps.
Bref, y'a pas photo : Maeterlinck 1 - Werber 0




Pour les amateurs de citations trop longues, il y a encore de quoi.

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