Hard
Un article de Science Officielle.
Raffaëla Anderson
Éditions Grasset et Fasquelle (2001)
| Je suis chargée de la musique. Cette idée me plaît beaucoup car j’ai pour habitude de me trimbaler les musiques les plus écoutées. |
| Samedi 18 mars 1994. 8 heures du matin. Bip, bip, bip, le réveil sonne, c’est l’heure. |
C’est toujours le même jeu, avec les livres d’actrices et de chanteuses : déterminer dans quelle mesure c’est l’oeuvre d’un quelconque prof de français sous-traité par l’éditeur ou bien celle d’une véritable et sincère analphabète. Là, c’est facile, on a la réponse dès la première phrase : le 18 mars 1994 est réellement tombé un samedi, ce bouquin n’est donc certainement pas écrit par la paumée « au grand cœur » qui nous est décrite tout au long des pages et dont les seuls repères dans la vie relèvent moins du calendrier que de quelques vagues instincts animaux assaisonnés d'une poignée de maximes sorties directement de la sagesse populaire néanderthalienne. D’un autre côté, il paraît qu'il y a des gens un peu perdus qui attachent de l'importance aux dates, histoire de poser des jalons, comme des petits drapeaux de mini-golf sur le fleuve du temps. Si, si, c'est important dans la psychologie, c'est pour se structurer, il faut s'accrocher à des rituels arbitraires. En plus, grâce à un simple procédé de logique floue, ça permet généralement de prouver que Dieu existe (ou au moins qu'il y a Quelque Chose – en tout cas tout est lié et il n'y a pas de hasard)... Bon, d'accord, mais dans ce cas pourquoi ne pas célébrer « le jour inoubliable où j’ai vu le mec de ma meilleure amie lui cogner la tête sur un évier mais c’est pas grave, après on s’est arrangés et on a pris une colocation tous les trois » ou alors « cet après-midi fantastique au cours duquel un juge a sous-entendu qu’une actrice de X méritait bien d’être violée alors je l’ai envoyé se faire foutre et j'ai perdu mon procès », à moins qu’on ne fête « cette journée à jamais gravée dans ma mémoire où j’ai failli mourir noyée sur un tournage parce qu’un mec distrait avait ramené la bâche sur la piscine et personne ne venait m’aider à cause des câbles électriques qui traînaient partout autour » ? Ça vaut bien une simple date de casting.
Non, non tout cela a été rédigé par un esprit normal et scolaire qui a choisi une option parmi d'autres dans la gamme des incipits de goût douteux, et qui découvre en même temps que nous que certains de nos semblables décident parfois d'aller s'acheter de nouveaux vêtements simplement parce qu’ils n'ont pas envie de laver les anciens. Ce rédacteur a également des idées bien arrêtées sur le style littéraire que doit adopter une actrice de cul qui flippe grave ou s’éclate grave, genre, en trouvant qu’il y a des trucs strange quand même dans la vie, genre grave. L’auteur inconnu se voit décerner au passage l’howard du soi-disant, avec une mention spéciale Coup de cœur du jury pour :
| [...] les médocs sont d’usage sur les plateaux, soi-disant ça facilite la pisse. |
Sinon, j’ai bien aimé l’utilisation maladroite d’expressions un peu trop soutenues pour être naturelles. Ça ressemble à Jimmy Guieu en moins figé. Trouver « Comment déroger à ma promesse ? » dans le même livre que « Genre, c’est depuis que Germaine est là qu’il y a la merde. », ça donne l’impression touchante de lire une rédaction de petite fille qui se réfère à son dictionnaire des synonymes tant qu’elle n’est pas trop emportée par le texte. C’est frais comme du petit-suisse tartare au yaourt de menthol.
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Généralement, les Françaises sont un peu cruches, mais dans le fond, elles n’en dégagent pas moins une grande sympathie. J’arrive dans le bureau du proxo, je vois un tas de nouvelles filles affublées, je suis étonnée, les affaires recommenceraient-elles à marcher ? Le boss saisit une grosse pierre et lui demande instamment de fermer sa gueule. |
C’est vrai qu’on pourrait passer du temps à essayer de comprendre certaines phrases comme « D’abord je m’en fous de n’être qu’en dessous de la rampe » mais en fait, finalement, on va plutôt s’intéresser au monde du X. Raffaëla Anderson, car c’est ainsi que nous allons baptiser l’étudiant mal payé qui a rédigé le livre à partir de 45 cassettes audio d’interviews classées dans un ordre aléatoire, nous gratifie de quelques personnages pittoresques et de scènes ma foi fort chatoyantes de la vie d’actrice porno :
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[Lolo Ferrari] est un personnage qui nous a tous marqués. Elle est dotée d’une agressivité qui cache tant de détresse. J’ai une autre scénette l’après-midi, une pipe sur un catamaran. Et dire que j’ai le mal de mer. Encore un désavantage du métier, t’as pas le choix, tu couches avec qui on te dit de coucher. À Perpignan, je retrouve et Flo et une autre parisienne, MC, que nous prononçons à l’anglaise. En plus il y a une Espagnole, Drüna, deux filles de Lyon, Linda et Nathalie, une autre de Rennes, Laure, et plein de garçons dont un, Rodolphe, qui me touche par sa gentillesse, puis évidemment le maître des lieux, Gérard, ancien boucher de profession, un type richissime et généreux qui s’est lancé dans le X pour le plaisir. La dernière scène réunira Marie, un garçon et moi. Marie est vêtue d’aluminum, moi je porte un body en latex. Le garçon est en garçon, comme d’hab. Pourquoi les filles portent toujours des costumes ridicules ? N’empêche que l’alu lui va très bien à Marie. On se raconte nos vies. Laurence dit qu’elle aime autant les garçons que les filles. Mais elle a une plus forte préférence pour les filles. Cet après-midi, nous sommes sur un bateau pour tourner. À peine on a largué les amarres, j’ai le mal de mer. Impossible de faire quoi que ce soit. Marie prend la relève. Elle assume la scène toute seule. Elle prend les godes, se les enfile devant, derrière. Et elle gueule de plus en plus fort : |
De nombreux passages sont tout de même beaucoup plus sordides. Si l’on en juge par le livre de Raffaëla Anderson, le milieu du X est composé en majorité de psychopathes complètement désorientés qui passent leur temps à se foutre dans la merde en y entraînant les autres, indépendamment de la bonne volonté qu’ils peuvent manifester. Trop frustres pour se sortir d’une vie chaotique et éprouvante, on dirait de petits animaux stressés, incapables de comprendre ce qui leur arrive et de réagir de manière rationnelle. Ha oui, comme les autres gens, en fait...
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Plus penser à rien, oublier et vivre normalement, tel un enfant qui a un nouveau jouet. J’aimerais pas que ce genre de trucs m’arrive, alors comment le faire à quelqu’un d’autre. Je me rends compte que j’ai juste pitié d’elle. Manu dit que je ne suis pas Mère Teresa, mais c’est mon choix et ma vie. Je vais m’inventer une nouvelle petite amie. Peut-être que si je lui fais mal, elle me laissera tranquille. Je n’y arrive pas non plus. J’aime pas mentir. Puis ça serait mettre en cause ce que je suis. Je veux rester fidèle à moi-même. Combien de temps ?! Mon dieu, aidez-moi à trouver la solution ! Je vais aller à l’église, peut-être que là, j’aurai la réponse. Il y a un proverbe qui dit : chacun pour soi et Dieu pour tous. Je vais le suivre à la lettre dès maintenant. Je mange et commence l’interview. On parle de moi, de comment je suis rentrée dans ce milieu. Mes héros dans la vie, dans la fiction. Mon chanteur préféré. Quand je lui dis Mélanie Brown, des Spice Girls, je vois un sourire se former sur son visage. C’est marrant, ce type peut être grand et baraqué, il n’en reste pas moins un petit garçon. Il semble très sensible. C’est rare de nos jours. Comme quoi, les plus beaux présents ne s’achètent pas et l’argent n’est pas tout. Quelle belle démonstration d’humilité. C’est étrange la vie, les gens bien galèrent toujours pour s’en sortir, pas les autres. Me voici en possession de Nikita, un petit bichon maltais, Capricorne comme moi. |
