Cordelia Vorkosigan

Un article de Science Officielle.

Lois McMaster Bujold, traduit de l'Américain par Michel Deutsch
J’ai Lu n°3687 (1986)


Pour respecter une convention littéraire dont la pertinence ne s'est jamais démentie depuis les plus ancients récits de chasse à l'auroch, le premier chapitre s’ouvre sur la présentation du personnage principal, Cordelia Naismith, croquée sur le vif alors qu’elle explore une planète en compagnie d’un sous-fifre qui recevra, quelques pages plus loin, un bon coup d’étourdisso-lobotomiseur dont il ne se remettra pas. Leur campement de base est attaqué par les pires ennemis de leur civilisation dont le chef, trahi par son équipage, fait de Cordelia sa prisonnière le temps d’un trekking à travers la jungle. Son nom est Aral Vorkosigan et donc, après s’être mutuellement sauvé la vie et/ou l’honneur au cours d’une quinzaine de chapitres, ils se marient. Le titre français, écartant toute prétention au suspense à propos du dénouement de l’histoire, est une élégance due au traducteur qui a librement adapté le Shards of honor original. Au-delà du mariage final, on appréciera une conclusion impudemment orthodoxe au cours de laquelle le héros, guéri de l’alcoolisme par l’arrivée de sa promise, assure personnellement une bonne situation à chacun de ses fidèles compagnons d’aventures et se voit offrir le pouvoir suprême sur sa planète.

C’est donc ce substrat space-op classique et sans fioritures que Michel Deutsch a choisi pour faire éclore ses particularismes de style, comme autant de chrysanthèmes à la mémoire de la sobriété.

C’est comme ça que l’inconnu fait pulluler les dragons dans la marge des cartes, se morigéna-t-elle. Cette auto-admonestation fit taire en elle la panique.


"[…] Ici c’est trop dangereux. D’en haut, on est aussi visibles que le nez au milieu de la figure."


"[…] Et puis, un joyeux luron de la gâchette a actionné son arc à plasma et l’enfer s’est déchaîné.[…]"


Il sortit de sa cartouchière une amorce d’arc à plasma. Cordelia eut un mouvement de recul.
– Oh ! Mais c’est un marteau-pilon en guise de casse-noisette, non ?


[…] il ordonna la halte. Cordelia accueillit cette décision avec joie car Dubauer, qui ne tenait plus debout, pesait un âne mort.


"[…] Des toqués de la gâchette, voilà ce que vous êtes !"


Des visions d’apocalypse se bousculaient dans la tête de Cordelia : carnivores, falaises à pic, trous d’eau, patrouilles de Barrayarans nerveux de la gâchette…


– Oh, fit Koudelka qui avait la comprenette un peu plus rapide que son compagnon, lequel avait simplement pris un air perplexe.


"Encore une de leur foutues gonzesses ! Décidément, ils n’ont pas la comprenette rapide !"


Sans un mot, ils mirent le sergent sur le côté – ce qui n’était pas facile car il pesait un âne mort et ils avaient à peine la place de bouger – jusqu’à ce qu’il cesse de ronfler.


"[…] Si l’on savait que je vous ai parlé, vous n’auriez plus qu’à faire votre deuil d’une seconde interview. Hop ! Passez muscade.[…]"


Si le message de l’œuvre transparaît à travers tout le récit, il n'éclate que dans les derniers chapitres, pur délire caricatural subventionné par l'Association Chromosomes XX et Surdose Hormonale. En effet, cette héroïne énergique et chanceuse, capable de se tirer de situations périlleuses, est finalement amenée à une passivité qui nous est offerte comme l'image du bonheur. Objet d’adoration et de protection, promue par son mariage à une position sociale brillante, Cordelia finit par incarner les fantasmes de mégères médiocres qui ont fait la fortune de la collection Harlequin. De toute la partie finale du livre, elle ne prend plus la parole que lors d'une scène impliquant un réplicateur utérin.

– Moi ? Mère de soldats ? Jamais ! Consacrer dix-huit ou vingt ans de sa vie à des fils que le gouvernement vient un beau jour vous prendre et les envoie se faire massacrer pour effacer je ne sais quel échec de sa politique… non merci !


– Je vous aime, vous le savez. Mais épouser Barrayar qui dévore ses propres enfants… Non. C’est au-dessus de mes forces.


"Qu’ils aillent tous au diable ! Escobar, et ton empereur, et Serg Vorbarra, et Ges Vorrutyer ! Et les hasards de la vie et les circonstances qui font du rêve d’héroïsme d’un enfant le cauchemar de l’adulte, un cauchemar qui n’est qu’un tissu de meurtres, de crimes et d’impostures !"


– Tu crois que tu ne hurlerais pas, peut-être, si une bande de géants te réveillaient brusquement et te secouaient comme un sac de fayots alors que tu dormais bien au chaud ?
[...]
– Un bébé, ça ne se tient pas à bout de bras […] Moi aussi je braillerais si on me balançait au-dessus d’un précipice. […] Je voudrais bien savoir si tu te rappelles encore les battements du cœur de ta maman. Quel long, quel extraordinaire voyage tu as fait !


– […] Et cette charmante personne est sans doute votre Penthésilée betane ? Mes félicitations pour cette remarquable capture, milady.
Et, en homme courtois, Vortala s’inclina pour baiser la main de Cordelia.
– Ravie de faire votre connaissance, murmura la jeune femme qui ne s’était pas attendue à être comparée à la reine des amazones aux pieds de laquelle était tombé Achille.


Quand il prononçait "épouse", on aurait dit qu’il faisait rouler sous sa langue une gorgée de vin au bouquet prestigieux.


"C’est foutrement trop périlleux. Ici, je mène une petite vie paisible. (D’un geste protecteur, il passa son bras autour de la taille de Cordelia.) La petite famille va bientôt s’agrandir et je ne tiens pas à la mettre en danger en participant à ces combats de gladiateurs."

L’auteur a-t-elle été frappée d’une crise d’auto-justification, de tentations flatte-cons envers son lectorat ou bien d’un fulgurant coup de neuro-lobotomiseur ? Tout ce qu’on peut affirmer, c’est qu’il y a un mot composé dans le coup.

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