C'est Mozart qu'on assassine
Un article de Science Officielle.
Gilbert Cesbron
J'ai Lu (1974)
© Robert Laffont (1966)
| Non, non cette caisse est vide, tout est un simulacre, et grand-père l’attend en clignant de l’œil derrière l’un des arbres qu’il aimait. Qu’il aimait ? – QU’IL AIME ! De toutes ses forces Martin lutte contre « l’imparfait » qui est le temps des grandes personnes. |
On n'est pas là pour faire dans la dentelle : le but, c’est de montrer qu’au départ les enfants sont innocents, bons et sincères mais qu’ils sont pervertis par les adultes à cause de la société moderne – dominée par le matérialisme, bien sûr. Seulement voilà, exprimé comme ça, on voit bien que c’est bête et en plus ça fait un peu court pour un livre. Il va falloir étoffer un peu en inventant les personnages qui vont bien avec la morale. Alors, on vous met une mère aimante et faible avec un père plein de bonnes intentions vis-à-vis de son fils mais occupé par son métier et détourné de sa légitime épouse par une femme plus jeune, ce qui devrait nous permettre de prouver en quelques chapitres bien torchés que la séparation des parents transforme les enfants en monstres de vice et de duplicité. Ha, et on précise bien que ni le père ni la mère ne viennent rendre visite au pauvre ange pour Noël : NOËL, nom de dieu ! C'est la naissance du petit Jésus et eux, ils se contentent de lui envoyer des cadeaux, d'horribles cadeaux matérialistes comme un vélo par exemple, et alors là, c’est sûr, le gamin deviendra un tueur sadique psychopathe, le Boucher des maternelles, le Violeur de la cantine scolaire, le Bourreau de la balançoire ou pire encore : un adulte ! Parce que l’adulte, c’est le Mal. Surtout les avocats, qui sont tous pervers, avides et vaniteux et qui n’hésitent pas à attiser les conflits afin d’entraver toute réconciliation. Certains d’entre eux poussent même le vice jusqu’à se faire appeler par leurs initiales, comme si la bonne vieille tradition du patronyme familial ne leur convenait plus. Vilainie, trahison, suffisance, modernisme et gadgets !
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Un caprice de sa mémoire venait de rendre présent à P.L.T. le visage du petit Martin : deux fossettes autour desquelles s’organisaient des dents trop larges, des tâches de rousseur, des sourcils froncés, un épi de seigle. Et cette rencontre lui semblait tout à fait déplacée : Martin au palais de justice, dans ce décor si familier au sein duquel, l’instant d’avant, il plaçait son plaisir de vivre et son ambition. « Tout cela n’est-il pas absurde ? se demandait Me Terrasson : absurdes et détestables, ce dédale de pierre hanté de comédiens en robes rouges ou noires, ces caves bourrées d’accusation et de dénonciations ? ce tous-contre-un perpétuel, ces faux soldats protégeant des hommes libres contre des hommes enchaînés ? La violence, la passion, la malice et la méchanceté du monde viennent s’échouer dans cette gare immense, dans ces salles d’école jamais aérées, devant trois maîtres pensifs, un gratte-papier, deux tragédiens bavards, un public méprisable… » C’était la Justive elle-même que Me Terrasson mettait si impudemment en accsusation. L’avocate l’entendit murmurer : Dans ce visage mou, on eût dit que muscles, nerfs, tendons, tout se concentrait autour de la bouche pour en faire, sur l’instant, cet instrument strident et sûr. « Une machine à parler, songea Marc sans amitié. La pensée ne vient qu’ensuite : d’abord paralyser l’adversaire, puis le dévorer, à la manière des gros serpents. Une machine à répliques – mais ne devenons-nous pas tous des machines à quelque chose. Et n’est-ce pas ce qu’on appelle réussir ? » Sa décision fut prise sur l’instant : il partirait demain pour la Vendée le voir. Non, après-demain car demain il présidait un comité de direction. Déjà son agenda parlait plus haut que son cœur – ce qui est le mal des Importants. La grosse voiture noire inquiétait encore plus qu’elle n’imposait ; les gens importants ont toujours l’air de se déplacer en corbillard. |
Bon, c’est pas tout ça mais maintenant que l’ennemi est identifié, il faudrait aussi penser à symboliser le Bien, les Vraies Valeurs, la Sincérité, l’Amour et tout ça, sinon les lecteurs ne vont pas s’y retrouver. Quand on écrit un guide de vie, on assume à fond (à ce propos, je me permets de proposer un meilleur titre : Les enfant viennent de la jolie planète Pureté et les adultes du vilain trou noir Perversion, c’est pas mal, non ?). En tout cas, depuis plusieurs siècles, tout le monde est d’accord sur un fait : les vraies valeurs se perdent. Les 2 ou 3 générations qui nous précèdent avaient su trouver la Vérité, la preuve : ils sont morts. Heu... Oui, mais heureux. En tout cas après une vie sereine, à peine troublée par quelques privations et des pressions sociales négligeables devant le réconfort que produit une morale inébranlable. Le Bien sera donc incarné par des vieux. D’abord le grand-père, médecin de campagne dépositaire de la sagesse ancestrale. Pas de doute, cet homme a l’émotion des gens qui retiennent le prénom des saisons.
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La première fois (et presque la seule) que le Dr Lapresle avait vu son petit-fils, il avait pétri ce visage d’une main ferme de médecin, tourmenté, de la nuque au front, le petit champ de blé d’où jaillissait un épi indomptable, et murmuré : « C’est un enfant d’été ». Gaston ajusta ses lunettes et lut la brève ordonnance avec contrariété : à quoi servait de pouvoir se faire rembourser des médicaments coûteux si l’on ne vous en prescrivait pas ? Le nouveau médecin, le jeune, vous en ordonnait pour des milliers de francs – à la bonne heure ! Il est vrai qu’il se faisait payer, lui. |
Ensuite, il y a la vieille nounou, une paysanne frustre, simple et bonne comme les aiment les citadins. Lorsque le père, n’écoutant que son agenda à la place du cœur, tente de lui faire installer l’électricité, elle sait trouver les mots justes, les mots d’écrivain, pour défendre avec noblesse son existence simple et frustre, malgré son absence d’éducation. Le lecteur perverti par la société moderne pourrait s’en étonner. C’est parce qu’il ne connaît pas les miracles que permet la pureté, le pauvre, il est plus à plaindre qu’à blâmer.
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– Mes enfants me l’ont déjà proposé, monsieur Marc ; mais voyez-vous, chacun son temps. Moi, je me suis bien habituée à… (d’un geste circulaire, elle désigna son royaume) à tout ça. Mes enfants ne sont pas très heureux, en fin de compte. Agnès non plus, ajouta-t-elle en baissant la voix. |
L’enfant, lui aussi, n’est qu’une baudruche gonflée de réflexions d’écrivain, encore plus affectées que les autres à cause de l’effort de naïveté que s’est imposé l'auteur. Gilbert Cesbron s’est probablement désolé de se découvrir perverti par la société moderne au point de ne plus penser comme un enfant de 7 ans. Encore un qui regrette le temps où sa maman lui essuyait son caca et qui en profite pour donner des leçons à l’univers, en toute humilité bien sûr.
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À Martin elle parlait de haut, regard gris, cheveux pauvres, avec le sourire-grimace de ceux pour qui les enfants sont des étrangers. Le petit garçon le lui rendit puis, du regard, questionna sa mère. Il devient triste d’un seul coup : il pressent confusément que les grandes personnes passent leur vie à faire semblant, mais pas pour jouer, et qu’elles sont à l’image de leurs appartements où de beaux salons dissimulent des entrailles honteuses. La neige ! Elle était tombée toute la nuit sans crier gare, sans même alerter le vent, silence sur silence. À perte de vue Martin ne vit que le Blanc vainqueur et le noir enfoui, étouffé, baillonné. […] Les passants marchaient, tête basse, mesurant leurs pas, comme s’ils souffraient horriblement des pieds, et Martin qui pressentait que la neige avait partie liée avec les enfants, s’émerveillait qu’il suffit de si peu pour ôter leur assurance aux grandes personnes. |
Je n’ai pas oublié l’immonde parrain qui abandonne l’enfant pendant tout un week-end dans un appartement rempli d'objets aussi démoniaques et décadents qu'une télé et une chaîne hi-fi. C’est juste que c’est lassant à la longue. Au cas nous serions un peu cons (ou pervertis par le matérialisme, etc), l’auteur s’est donné la peine de résumer la morale de son œuvre à intervalles réguliers dans le texte, ce qui est bien sympathique de sa part :
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Il faisait de tels efforts pour ne pas pleurer devant son bourreau, ce père assis à son côté, qu’il sentait presque se former en lui une carapace, analogue à la croûte brune qui, six mois sur douze, cuirassait ses genoux. En vérité, dans le silence et le confinement de cette voiture, s’opérait une mutation irréparable : un petit garçon perdait sa transparence, le papillon devenait chrysalide. Ce n’était pas seulement vers Nantes qu’on l’emportait si vite, mais vers l’indifférence, l’égoïsme, la défiance et la rouerie, l’impatience et l’orgueil – vers le monde irrespirable des grandes personnes. Cependant, grandissait en lui, avec son hideux cortège d’orgueil et d’égoïsme, la certitude qu’il fallait compter sur soi seul, garder ses secrets, se défier des grandes personnes, lesquelles sont incompréhensibles et versatiles, mais jouer d’elles en les opposant. Heureusement, il suffisait encore d’un écureuil, d’une anecdote de Mr Lapresle ou d’une merveille dans le grenier pour que ce monstre d’indifférence et d’habileté redevînt un petit garçon naïf et joyeux, mais jamais tout à fait transparent. Il y avait deux Martin désormais : les parents, lorsqu’ils se séparent, dédoublent ainsi leur enfant. |
À la fin, grâce à une astuce scénaristique qui échappe provisoirement à ma mémoire mais qui doit être au niveau du reste, la jeune femme qui a dévoyé le père de Martin se trouve en présence de l'enfant. C'est justement une situation qu'elle essayait d'éviter depuis le début car elle sait bien que son esprit de pécheresse immonde ne pourra que s'incliner devant la radieuse pureté de l'innocence, désormais un peu pervertie par la société moderne mais tout de même moins souillée qu'elle-même, la tentatrice responsable de l'adultère. Bouleversée jusqu'au fond de l'âme par ces yeux couleur d'espoir et ces cheveux couleur, heu blond, elle abandonne la partie et remet le mari infidèle dans le droit chemin de la cellule familiale sur laquelle repose notre société – enfin, tant qu'elle n'est pas trop pervertie par la société moderne.
Venez goûter encore un peu d'innocence et de naïveté simple sur notre forum perverti par le matérialisme.
