C'est beau une ville la nuit

Un article de Science Officielle.

Richard Bohringer
Folio (1989)
© Éditions Denoël (1988)

La môme regarde son tas et me balance un sourire d’Indien.

Un sourire millénaire. Un sourire qui vient de si loin, qu’une seconde je décroche de la terre. Je quitte le sol.
Avec les yeux qui font comme des myosotis brisés. Je rentre dans la prunelle et le paysage n’est qu’amour. Comme une clarté soudaine. Comme sur les photos quand l’indien te pardonne ta misère de pauvre Blanc. De pauvre Blanc qui ne sait rien. Qui ne sait rien du vent et de ses odeurs. Qui ne sait rien des chevaux fous et de leurs mystérieuses colères. Qui ne sait rien des femmes et de leurs silences.




Le Père de tous les bloggueurs ! Avec ses phrases courtes, courtes comme un éclair dans la nuit. Dans ces boyaux sombres dont on ne parle pas. C’est pour l’emphase, tu comprends ?

Les mots. Un. Par. Un. Chacun sa vie propre, comme nous, comme les humains, les chiens humains. Avec leur nostalgie, leur nostalgie de l’avant, des espaces rieurs de l’avant. Quand tout était simple, tellement plus simple et dans une brume dorée.
L’enfance et ses yeux de merveille ! Il faut parvenir à croire, à recroire à la magie !

Terrible boire. Les yeux fixés vers le ciel aveugle. C’est en buvant que j’ai appris à boire. Remettre cent fois. Tout est perfectible.
C’est vrai que j’aurais aimé t’emmener aux alentours des bars voir les femmes infidèles aux rires déchirants.


Il y a la lune qui fait des pans de lumière sur la machine à écrire et sur le parquet. Comme dans un film de Wenders. Si jamais je pouvais tomber. Tomber loin. Partir vers quand j’étais môme.
Vers quand c’était tout vert dessous et tout bleu dessus.


Je ne sais pas si cela est vrai, mais il paraît, on nous l’a dit, que des milliers de lapins aux derrières tout blancs guettaient notre arrivée, cachés dans les bosquets. Et même qu’une fée blanche et une fée noire se disputaient le privilège du premier coup de baguette. Mais c’est une autre histoire. Je crois bien que ce fut la blanche la première. En ce temps.


L'écriture ! Ce fantôme pâle qui nous sauve ! Ils disent que c'est un travail d'intellectuel mais ils disent tant de choses. L'écriture, c'est physique, l'écriture, quand ça te coule dans les doigts et cette phrase qui s'aligne, là, sous tes yeux. Exactement comme tu l'avais rêvée. Comme si c'était ton sang, tes larmes, ton sperme qui coulaient là sur la feuille pâle.
J’ai commencé à écrire à New-York. Une pièce de théâtre où il était question de pureté.

Je vivais mille vies. Mille vie plus belles, mille vies plus sourdes. Comme si j’avais une nichée de moineaux au creux de la poitrine. Je palpitais à l’infini. J’ai écrit chaque jour. Chaque nuit. Avec acharnement. Avec trois ou quatre c au mot locomotive comme si j’avais voulu dans le même mot rajouter les wagons.

Le désespoir ! Ha, tu parles si ça me connaît ! J'en ai avalé du désespoir, toujours je l'ai bu pour le fuir justement. Et ça n'a jamais marché, jamais ! Désespérant !

Champagne ! t’es bon quand tu craques sous la dent et que tu as le goût du bonheur. La gueule de mon pote ! Mon doux poteau ! Mon ivrogne d’azur ! Ah ! le cœur du P.D.G. ! Je connais bien des milliardaires qui paieraient cher de l’avoir, ton cœur !

Moi je voulais devenir ivrogne. J’avais les dons, une envie de me perdre sans fin et de mourir sans avoir connu le grand amour. Ou de mourir de l’avoir trop connu.


Et les femmes, si je les connais, les femmes ! Les femmes qui nous sauvent. Et nous perdent à la fois. Avec leur trop plein d'âme qui déborde par les yeux, par le cul, par où ça peut ! Les femmes sous toutes leurs formes avec toujours ce fond commun qui fait leur mystère !

Elle est divinement simple. Juste un peu sophistiquée. Naturellement. Sans le travailler.

[...] Chaque instant elle me crucifiait avec le bleu faïence de ses yeux. La féminité, c’est ce qui rend les jolies femmes intelligentes et les moins belles attirantes. La grâce quoi ! pomme à l’eau ! Elles palpitent comme des coursives de bateau. Dès que je parle de cette nana j’ai des lampions dans la tête ! Il y a des fois ça pète. Ça pète fort, même !

À part ça, je connais des théories sur la vie, mais attention hein, faudrait pas voir à me prendre pour un rond-de-cuir, pour un technocrate comme ils disent. Non monsieur, je ne me réduis pas à un théoricien de la vie, je suis un praticien avant tout. Ce que je dis, je l'ai vu. Je l'ai vécu, avec ma gueule, avec mon sang, avec mes tripes. Et tout le reste, toute la carcasse !

Je suis un chieur en rond. Un emmerdeur qui cache sa crotte. Comme s’il était le seul à chier. Quand j’étais petit je pensais qu’on arrêtait de chier quand on devenait beau. Je croyais qu’on ne chiait que lorsqu’on était vilain. Ah ! si je ne chiais pas, c’est sûr je serais le meilleur des hommes. Mais cette putain de merde au cul ! Je finirais par un coup de fusil, comme ça, sans prévenir, au fond des bois.

Vieille nostalgie. Les femmes. Il les aimait toutes avec une égale passion. Il avait des enfants. Pas un garçon que des filles ! Il me disait en se marrant. Faut faire des filles, que des filles. Parce qu’elles feront l’amour avec des garçons qui leur feront des filles jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que des filles et toi et moi.

Bon, faut que j'y aille maintenant, c'est sûr. Je peux pas me tromper, c'est à cause de la mare, dans le parc. Ça fait des vibrations.

Les lacs m’ont toujours inspiré de sourdes décisions. Les lacs avec la montagne derrière. La montagne grande qui ne peut se tromper.

Allez, j'y vais. J'encadre l'atelier théâtre du lycée, j'ai dépassé mon heure de retard habituelle mais si seulement ils pouvaient comprendre ces gosses, ces gosses d'amour et de rêve, que la vie, c'est ça qui compte, la vie.

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