Anatomie de l'horreur

Un article de Science Officielle.

Stephen King
J'ai Lu n° 4410 et 4411 (1997)

Le fantastique est le sel de l’esprit.


Nous allons commencer par l’introduction de Jean-Pierre Croquet car nous sommes des gens consciencieux et surtout parce que le livre n’est pas un roman, ce qui n’offre donc pas à ce représentant de la race infâme des sous littérateurs préfaciers l’occasion de nous gâcher l’histoire, comme le font joyeusement ses collègues incapables d’imaginer qu’on puisse prendre plaisir à suivre le déroulement du récit chez Melville ou chez Conrad tant la dimension métaphysique transcende la narration, si vous voyez ce que je veux dire. Tout ce que je souhaite à ces grouillots, c’est qu’un obscur processus administratif entraîne l’invalidation de leur thèse (oui, une situation kafkaïenne, c’est bien connard tu peux te remettre les doigts dans le nez maintenant) et l’obligation d’en repasser une autre consacrée aux occurrences du mot "horreur" et de ses dérivés chez Lovecraft, avec décompte à la main dans une édition dégueulasse qui laisse de l’encre sur les doigts. Et en plus, lors la soutenance, ils se révèleraient incapable de d’orthographier correctement Shub Niggurath et le jury leur donnerait pour punition de dénombrer les blogs qui comportent le mot "je" en utilisant le moteur de recherche de Microsoft pour en faire une note de bas de page dans le livre d'un littéraponte à la retraite. Alors chacun se gausserait avec force bruict et moultes réjouissances, et ce ne serait que justice. Seulement voilà, le monde est perdu, la corruption triomphe et l’infamie chaque jour gagne un peu plus lorsqu’on imprime sérieusement ce genre de phrases :

À l’évidence, la traduction française d’Anatomie de l’horreur vient combler un vide, que dis-je, un gouffre ! Et doublement.

Que dis-je c’est un cap, c’est une péninsule de médiocrité ! Et doublement, parce que le tâcheron ne se contente pas d’oser des expressions qui ont rampé hors de la poubelle maudite de Jimmy Guieu, mettant à profit une nuit sans lune pour soustraire leurs silhouettes difformes à la vigilance de la brigade de sécurité lexicale qui veille en permanence autour de l’œuvre de ce chantre immortel du truchement. Non seulement Jean-Pierre Croquet enfile sans complexe les "maître incontesté du thriller", "l’horreur moderne dont il est aujourd’hui le chef de file incontestable", les "anecdotes qui fourmillent", les combos gagnants du genre à mieux y regarder Ô combien loin s’en faut ainsi que le très couillu "amateur hexagonal" qui désigne le lecteur français, mais il ne s’arrête pas à la moitié de la falaise et plonge jusqu’à des profondeurs benthiques pour ramener dans ses mâchoires triomphantes, telle une rose rouge ultra-brite bien que sous-marine, la citation la plus vaine de l’histoire pourtant déjà chargée de la préface :

À vrai dire, "le livre que vous tenez entre les mains" (pour reprendre l’incipit de l’avant-propos) est unique.

Allez, on reprend son souffle et on s’en offre encore une petite goulée avant de passer au vrai livre.

Qu’une telle esthétique – baroque s’il en est – conduise parfois à des excès ou à des surenchères n’a rien d’étonnant.

Entendons que tout cela n’est qu’un jeu


Néanmoins, notre approche serait bien incomplète si l’on omettait de souligner que le nouveau gothique se caractérise également par une mise en place de scènes chocs et par un grossissement des effets terrifiants.


Car, si les graines de l’épouvante ont bien germé dans le terreau de la littérature gothique, les fruits, eux, ont subi au cours des décennies d’importantes mutations.

Le pire, c’est que Stephen King n’avait pas mérité ça. Bon, c’est sûr, Anatomie de l’horreur ne devrait pas vous apprendre grand chose sur le fonctionnement de la littérature fantastique. Si les gens ont vraiment besoin d'une explication de 600 pages pour comprendre que la suggestion est souvent plus efficace que les descriptions précises, que les films d’horreur permettent d’éprouver des émotions qui se situent hors de la norme ou que les monstres sont parfois allégoriques, je veux bien admettre que Stephen King est parvenu à m’effrayer. D’ailleurs, le fait que ce bouquin ait reçu le Prix Hugo du meilleur essai en 1982 en dit long. (Comme j’ignore si c’est l’intégrité du jury ou la qualité des autres candidats qui est en cause, je vais rester sur cette phrase mystérieuse et faussement bien informée. Sachez seulement qu’il y a un complot mondial et qu’on nous ment).
L’intérêt du livre ne se trouve pas dans les performances de Stephen King comme analyste mais plutôt comme conteur. Il offre une chronique vivante de ses relations personnelles avec la littérature et le cinéma d’horreur, en retraçant l’histoire de ce genre en Amérique, telle qu’il en été le témoin. Sa passion profonde pour le fantastique se manifeste par une belle quantité de références et de conseils de lecture. Par contre, il faut un peu se méfier : s’il ne dissimule pas son aversion pour les lecteurs qui vont voir les trois dernières pages pour savoir comment ça finit, le maître incontestable du thriller d’épouvante n’hésite tout de même pas à dévoiler les rebondissements et les dénouements de la majeure partie des œuvres qu’il présente.
Si l’on accepte d’oublier quelques effets de style lourdingues, telle l’analogie poussive entre une invitation à danser et la relation auteur/lecteur, on obtient un texte plutôt sympathique dont les petites blagues et les tournures informelles évoquent une conférence plus qu’un essai.

Je reconnais que la terreur est la plus raffinée de ces trois émotions […] et je m’efforce donc de terrifier le lecteur. Mais si je me rends compte que je n’arrive pas à le terrifier, j’essaie alors de l’horrifier ; et si ça ne marche pas, je suis bien décidé à le faire vomir. Je n’ai aucune fierté.

À en croire le folklore […], le vampire a le pouvoir de dominer les animaux inférieurs – les chats, les rats, les fouines (et peut-être même les républicains, ha-ha).


Clarens souligne en outre que ce film [Freaks] a été interdit pendant trente ans au Royaume-Uni, un pays qui a offert au monde, entre autres joyeusetés, Johnny Rotten, Sid Vicious, The Snivelling Shits et la ratonnade de Pakistanais.


Si son vœu est exaucé, déclare-t-il à Frankenstein, il partira avec sa dame et tous deux s’établiront dans une contrée désolée de la planète (il évoque l’Amérique du Sud, le New Jersey n’ayant pas encore été inventé).


[…] le temps n’est pas un fleuve, contrairement à ce qu’affirme Einstein – le temps est un troupeau de bisons qui nous piétine sans trêve et finit par nous terrasser, nous laissant gisant sur le sol avec un Sonotone dans l’oreille et un sac de colostomie sur la cuisse en guide de Colt 45.


Les détails de l’intrigue du Désosseur, un film au budget si ridicule que le producteur a dû rentrer dans ses frais à partir du millième spectateur, sont sortis de ma mémoire, mais je me rappelle qu’il y figurait un monstre (« le Picoteur ») qui se nourrissait de la terreur. Quand ses victimes étaient terrifiées au point d’en rester sans voix, il se collait à leur colonne vertébrale et… heu… eh bien, il les picotait à mort.

Stephen King lâche à plusieurs reprises des remarques anti-universitaires qu'il aurait pu réserver à son préfacier français, ce qui ne l’empêche pas de se perdre lui aussi dans des considérations plutôt vaseuses, notamment lorsqu’il s'essaye à parler d’art.

C’est un piège, cette histoire de définition, et c’est aussi le plus barbant des sujets universitaires. […] il n’attire que les pochards et les étudiants en première année de lettres – deux catégories d’individus du même niveau d’incompétence.

La carte de cette contrée est composée en majorité d’espace blancs… et c’est à mon avis tant mieux ; je laisse le soin de les remplir aux profs de lettres et aux étudiants qui pensent que la poule aux œufs d’or doit être disséquée et ses entrailles cataloguées ; à ces ingénieurs en travaux publics de l’imagination qui ne se sentent à l’aise dans la jungle littéraire, si luxuriante (et probablement si dangereuse) que lorsqu’ils y ont bâti une autoroute faite de guides de lecture – et écoutez-moi bien, ouvrez grandes vos oreilles : tous les profs de lettres qui ont jamais commis un guide de lecture Cliff ou Monarch devraient être traînés en place publique, écartelés et découpés en cent morceaux, lesdits morceaux étant ensuite séchés au soleil pour être revendus en guise de signet dans les librairies universitaires. […] C’est leur boulot – le sale boulot des disséqueurs, des ingénieurs et des pharmaciens – et je leur laisse, en espérant de tout mon cœur qu’Arachne les attrapera et les dévorera quand ils entreront dans la contrée du Seigneur ténébreux, ou que les visages qui hantent le Marais des Morts les hypnotiseront avant de les rendre fous en citant les œuvres de Cleanth Brooks jusqu’à la consommation des siècles, ou encore que le Seigneur ténébreux lui-même les emprisonnera dans sa Tour pour l’éternité, à moins qu’il ne les jette dans les Crevasses du Destin, où des crocodiles d’obsidienne attendent de leur broyer le corps et de réduire au silence leurs voix prétentieuses et soporifiques.


Dieu sait que, durant ma période universitaire, j’ai remué moi-même assez de merde pour fournir de l’engrais à la moitié du Texas


L’œuvre d’horreur est-elle une œuvre d’art ? Lorsqu’elle fonctionne à ce second niveau, elle n’est jamais autre chose ; elle accède au statut d’œuvre d’art tout simplement parce qu’elle est en quête de quelque chose qui transcende l’art, qui est antérieure à l’art : ce que j’appellerais des points de pression phobique.


En 1979, un cinéma de New York a proposé à son public une rétrospective des films produits par AIP, et qui dit rétrospective dit art, mais ces films relèvent au mieux de l’art brut.


Le cinéma produit de la fiction tout comme l’eau bouillante produit de la vapeur… ou le film d’horreur de l’art.

Mis à part ces quelques pétages de plombs, on découvre un Stephen King très éloigné de la prétention et de la vanité que l’amateur hexagonal a appris à redouter dès qu’un écrivain se mêle de donner son avis sur quoi que ce soit. L’auteur évoque assez peu ses propres livres et, lorsqu’il n’est pas occupé à faire partager son enthousiasme pour une oeuvre, c’est pour ressusciter des souvenirs plus ou moins liés au fantastique, sans obsession pour la rigueur de l’exposé, un peu dans le style d’Abraham Simpson… Mais si, vous savez :

"Dans le temps, les caleçons on appelait ça des fourre-tout suédois, mais ça, il n’y a que moi qui le savais."

"Enfin bref, c'te bassine, je m'en servais ce fameux matin pour laver ma dinde. En ce temps là, la dinde on appelait ça l'oiseau marcheur. On faisait toujours un oiseau marcheur pour la fête nationale, avec sa garniture habituelle : des airelles, des herbes de peau rouge et des patates douces farcies de poudre de fusil. Et après, on allait tous voir du football. À l'époque on appelait ça du baseball."



Un peu de rab de Maître incontesté ?

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