Amour, Prozac et autres curiosités

Un article de Science Officielle.

Lucia Etxebarria, traduit de l'Espagnol par Marianne Million
© Éditions Denoël (1999) pour la traduction française, réédition 10/18 (2001)



Et moi qui croyais que les médecins étaient quotidiennement emmerdés par les semi-lettrés qui lisent Science et Vie dans les chiottes… Je n’avais jamais pensé à ceux qui ne lisent même pas Science et Vie.

C’est comme je vous le dis. J’ai trop de testostérone et elle manque de sérotonine. Et en fonction de ces excès et de ces carences, nos problèmes n’ont rien à voir avec les circonstances personnelles ou familiales, mais avec la composition chimique de nos cerveaux et nos ovaires, alors Freud, Lacan, Jung, Rogers, vous vous êtes plantés, mes chers amis. Mais je me demande si ce ne serait pas l’inverse, si la vie ne nous aurait pas tellement traumatisées que le cerveau de Rosa a cessé de produire de la sérotonine et que mes ovaires se sont mis à secréter de la testostérone comme des fous, et va savoir ce qui a pu arriver aux organes d’Ana.


Amour, Prozac et autres curiosités, un 49-51 tel qu’on n’en verra pas beaucoup de mieux calibrés pour cette génération particulièrement médiocre qui a dévoré le Journal de Bridget Jones avant de découvrir, avec Lucia Etxebarria, la même chose dans une version vaguement trashouille. Tout cela est à peu près aussi ragoûtant qu’une troupe de trentenaires femelles s’exerçant au grand jeu du "Café-philo ou café-psycho ?".

La vie devrait être comme une éphéméride. Tous les jours, on devrait pouvoir en arracher une page pour en commencer une autre en blanc. Mais la vie est comme une couche géologique. Tout s’accumule, tout compte. Toute chose a une influence. Et l’averse d’aujourd’hui peut annoncer le tremblement de terre de demain.


Je me promenais dans le lotissement avec mon seau et ma petite pelle en me demandant pourquoi mon père, si bavard et si spirituel à la buvette, se réfugiait dans le mutisme le plus glacé quand il arrivait à la maison.


L’histoire de papa et maman ressemble à un édredon, un travail de patchwork. Moi qui suis l’aînée, j’en ai vu, vécu et écouté plus ; et de toute façon, je ne sais pas, il me semble que je sais juste que je ne sais rien, comme disait ce philosophe.


J’ai aimé Cristina jusqu’au moment où elle eut quatre ans et commença à zézayer et à être mignonne. Je l’ai aimée jusqu’au moment où mon père a commencé à l’aimer.


Oublie le sida et les drogues, les bombes nucléaires, les expériences génétiques, la manipulation de l’information par le pouvoir. La véritable menace, la plus présente, c’est la jalousie et le désir, l’extase, l’emportement, le moment où il te faudra renverser les structures sur lesquelles tu avais fondé ton équilibre mental. C’est la passion, la véritable menace, et peu importe à quel point tu crois être quelqu’un de rationnel. Personne n’est à l’abri.

Cette dernière citation permet de déceler, avec une aisance et une décontraction qui devraient nous valoir le rôle de James Bond de la littérature, un étroit lien de parenté entre la prose de Lucia Etxebarria et les forums pour paumées à problèmes de cellulite / relations de couple / manque de confiance en soi. Il se trouve toujours un web-psychologue certifié pour avancer qu'absolument tout le monde éprouve les mêmes difficultés, et surtout ceux qui en ont le moins l’apparence. Ceux-là souffrent même encore plus parce qu’ils n’osent pas confier leurs difficultés. Une réponse certainement réconfortante, bien qu’elle n’explique pas pourquoi ce sont toujours les mêmes qui craquent, qui pleurent et qui supplient derrière la porte blindée de ma "Cave de la Rédemption", mais je m’égare.


Sur quel substrat fait-on éclore une conception de la vie dont l’efficacité et la pertinence sont prouvées par une foultitude de graphiques dont, par exemple, celui-ci (voir graphique foultitude) ?

D’abord, il y a le personnage principal, que nous appellerons Lucia E., bien que Lucia Etxebarria ait décidé contre tout bon sens de la prénommer Cristina. C’est une fille qui mène une vie dissolue en écoutant de la techno et qui est serveuse dans un bar (mais attention, nous précise l’auteur : une serveuse intelligente !). Elle prend des psychotropes, danse toute la nuit et baise plein, à ras la gueule, à peu près jusqu’à se remplir les sinus de roborative semence. Et pourtant, pourtant… malgré ces multiples sources de satisfactions, elle éprouve parfois une sorte de vague à l’âme, certainement pas pour se prouver qu’elle en a une, non, ce serait là une explication de mauvaise foi qui ne tiendrait compte ni de la nature profonde, ni de la vérité du personnage. En vrai, si Lucia E. traverse parfois des moments qui ne sont pas pleinement euphoriques, c’est parce que quand même, c’est pas une vie. Ho… je crois que j’ai, par inadvertance, dévoilé un peu trop rapidement le message ultime du livre.


Hum bon. Ensuite il y a Rosa, la sœur carriériste. Alors, il faut le savoir, travailler dans les affaires, quoi que ça puisse signifier, c’est très mal et ça dessèche le cœur.

Ma sœur Rosa, qui est cadre supérieur, croit qu’on devrait toutes être comme elle et parvenir au top et j’ai l’impression que, pour elle, avoir une sœur serveuse de bar, cela entraîne le même déshonneur qu’une sœur pute pour un sicilien. Dans sa conception de la vie, la valeur de chaque personne est facilement mesurable et quantifiable ; on la trouve en extrayant la moyenne numérique de facteurs tels que les zéros de son compte courant, les mètres carrés de son bureau ou le nombre de subordonnés à sa charge, à partir de quoi elle lui attribue une valeur de un à dix. Je sais que c’est une sorte de génie ; elle est capable d’extraire la racine carrée d’un nombre à quatre chiffres sans papier ni crayon et elle connaît par cœur les capitales de tous les pays du monde, y compris la plus perdue. Mais, comme cela sied à sa qualité de génie, elle est un peu bizarre. Elle ne voit pratiquement personne. Elle a un caractère tellement hermétique qu’il semble scellé sous vide.


Ma sœur Rosa a vécu sa propre vie sans intervention extérieure, personne ne dit le contraire, mais elle est devenue elle-même sa propre prison. Comment vit-on avec un disque dur à la place du cerveau et un modem à la place du cœur ?


– Tu sais quel âge j’ai, Cristina, dit-elle. Trente ans. Et tu sais ce que j’ai fait de ma vie pendant ces trente ans ? Rien. Rien de rien.
– Je ne dirai pas précisément ça. Tu as fait une carrière dont peu de femmes de ton âge peuvent se vanter.
– Tu ne me comprends pas. Ça, précisément, ce n’est rien. Je n’ai rien fait. Je ne me suis pas saoulée au point de rouler par terre, je n’ai pas eu une amie avec qui me disputer ou à envier, je ne me suis pas ridiculisée en appelant chez lui un type qui ne m’aimait plus de toute évidence, je n’ai pas désiré en secret un collègue de bureau… Bref, je n’ai vécu aucunes de ces petites tragédies quotidiennes qui constituent le pain de chaque jour du commun des mortels, qui font qu’ils s’attachent à l’air qu’ils respirent, qui leur permettent de se lever chaque matin avec l’illusion que le jour qui commence sera différent de la veille et du lendemain. Ces dernières années, j’étais une machine. […]


[Rosa :]  Mais pour moi, c’était très clair.
Il était rassurant de constater que dans une existence en perpétuel changement, un monde dans lequel votre père peut disparaître du jour au lendemain et votre sœur de six ans vous voler l’affection de votre cousin, il existait un univers régi par des lois immuables. Un univers dans lequel deux et deux feraient toujours quatre, que votre père parte ou non, et où le carré de l’hypoténuse serait toujours égal à la somme des carrés des côtés de l’angle droit.

On aura au moins appris pour quelle raison les petites filles traumatisées nourrissent des préjugés lovecraftiens contre la géométrie non-euclidienne.


La troisième sœur est un personnage un peu effacé mais d’une importance majeure car c’est grâce à elle que le lecteur découvre, avec une surprise tout de même assez bien dissimulée derrière un cynisme glacé, que la vie de mère de foyer et d’épouse accomplie ne serait pas toujours pleinement épanouissante non plus ! Cette révolution de la pensée contemporaine, qui devrait prochainement amener les foules à manifester sous les fenêtres de Lucia Etxebarria dans l’espoir qu’elle nous gratifie dans les meilleurs délais d’un précieux guide de vie, est livrée à exactement 12 479 reprises au fil des pages (source : Lucia Etxebarria, un art subtil de l'appel au secours, thèse soutenue par Misspompom à l'Université de la Sorbonne, juillet 2005). La valeur littéraire, qu’à ce niveau on peut qualifier de quasiment bloggable, atteint son point culminant dans la grande scène d’Ana, au cours de laquelle des considérations d’ordre général sur la vie sont données en alternance avec les conseils ménagers qui les illustrent et, pour paraphraser le style de l’auteur, ce serait un peu comme qui dirait une sorte de mille-feuilles où les feuilles seraient de la merde et la crème pâtissière une autre sorte de merde, et la merde c’est un peu comme la vie, ça tache, et les feuilles c’est un peu comme la vie, ça se déchire, et les mille, c’est un peu comme la vie, ça fait beaucoup. Et trop peu à la fois.

Pour en finir avec le diaporama de clichés qui constitue l’histoire, Ana n’est pas heureuse donc elle prend des pilules avec de l’alcool. Quant à son obsession de la propreté, elle trouve sa source dans une sorte de semi-viol qui a marqué sa jeunesse. On murmure que Luc Besson serait intéressé par le scénario.

Il faut laver les rideaux intérieurs une fois par mois aussi, à l’eau et au savon, sans les frotter ni les tordre. Pour leur donner de la tenue, il faut les plonger dans de l’eau sucrée et les suspendre encore humides afin d’éliminer les plis. Si on pouvait nettoyer la vie comme des rideaux intérieurs, si on pouvait faire disparaître nos taches dans la machine à laver, tout serait plus facile.


Si seulement la vie était aussi facile à arranger que les soucis domestiques !


[…] je suis comme la gélatine, toujours sur le point de me briser, identique aux charlottes que je préparais du temps où je ne me mettais pas au lit pour pleurer.


Ce matin, j’ai essayé de faire des œufs farcis. C’était la première fois depuis quinze jours que je me mettais à la cuisine, alors qu’avant c’était tous les jours, et ce fut une catastrophe. La mayonnaise est retombée. Pour reprendre une mayonnaise, il faut battre deux cuillerées d’eau bouillante avec une partie de la sauce puis ajouter le reste peu à peu en tournant. Mais il me semble qu’il n’y a pas moyen de raccommoder un couple quand la compréhension mutuelle s’effiloche.


Quand la femme de ménage arrivera et passera l’aspirateur, elle ramassera ma force de volonté, qui est par terre.


Je crois qu’il est temps de tailler les rosiers de la terrasse. Par cette opération, on élimine l’extrémité inutile des branches afin de donner aux plantes un aspect plus net. Il faut couper toutes les branches qui poussent sous le nœud et ne laisser que deux ou trois bourgeons pour chacune, les plus proches de la base, en essayant de leur donner un bel aspect. Quelqu’un m’a taillée, moi, je crois, et c’est pour cela que je suis comme je suis, nette et avec un bel aspect. Aucune branche n’a grandit là où elle ne devait pas. Je suis un arbuste élagué qui a poussé grâce aux indications des autres.


Si je n'en dis pas plus sur le déroulement de l’histoire, ce n’est pas en raison d’une crise de discrétion parfaitement déplacée mais parce qu’il ne se passe rien d’autre. Les chapitres sont titrés par ordre alphabétique (oui, c’est promis mademoiselle, on en parlera à Georges Perec) et s’ouvrent, à l’occasion, sur une punchline que mon total manque de motivation à trouver un adjectif m’oblige à qualifier d’indicible.

(J comme junkie)
Comme tous les matins à huit heures vingt, je laisse ma voiture au parking et passe par la place de la Luna pour gagner les bureaux dans lesquels je travaille. Le ciel a un air aussi gris que ma propre vie. Il pleut.


(L comme Larmes)
Parfois, je ne sais pas, je me sens comme la pièce d’un puzzle apparue par erreur dans la mauvaise boîte. Je ne trouve pas ma place.


(LL comme pLLeurs et comme pLLaie)
On ne regrette pas les personnes qu’on a aimées. Ce qu’on regrette, c’est la partie de nous-même qui s’en va avec elles.


(V comme Vide)
S’embarquer dans la tristesse, c’est comme se laisser glisser le long d’une pente : impossible de prévoir combien de temps durera la descente, mais on sait parfaitement que tout s’arrêtera d’un seul coup. La fille aux patins, c’est moi.





Et y a du rab pour les pervers.

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